CASUS
BELLI n° 22 - Aout/Sept.1994
Le
jeu de rôIe mis en cause !
L'émission
Témoin n°1 du 20 mai dernier a présenté le
cas du jeune Christophe Maltese. Interne au Lycée Louis Thuillier
à Amiens, âgé de 17 ans, il a été
retrouvé mort dans sa chambre d'internat, tué d'une
décharge à la tempe d'un pistolet à grenaille
qu'il avait pris chez ses parents.
Les parents
sont venus témoigner de plusieurs faits : les autorités
leur ont hâtivement et impérativement imposé l'explication
du suicide, leur fils étant décrit par les responsables
de son établissement scolaire comme suicidaire. Il est compréhensible
qu'ils n'aient pu accepter cette simple explication, que contredisait
l'attitude de Christophe, et qu'ils cherchent à connaître
les vraies circonstances de sa mort. Ils ont donc réussi à
faire rouvrir l'enquête, dont il faudra attendre l'issue pour
connaître les conclusions.
Mais, peut-être
par ce qu'il faut un coupable, les parents de Christophe sont persuadés
que le jeu de rôle a sa responsabilité dans le drame,
et ils font depuis campagne contre ce type de jeu. Le témoignage
du père porte sur deux idées, il est persuadé
qu'à force de jouer, Christophe mélangeait réel
et imaginaire. Il veut également faire passer aux parents de
joueurs l'idée que, s'il avait plus dialogué avec son
fils, et donc peut-être mesuré la place abusive que le
jeu prenait pour lui, il aurait pu réagir et éviter
le drame.
Suspect
n° I
Le
jeu de rôle est donc dans le box des accusés. En dehors
des parents, un psychiatre, présenté comme un spécialiste
des manipulations mentales (sic), est invité à témoigner.
Or, après quelques considérations sur les motivations
des joueurs, et alors que rien ne permet d'affirmer que Christophe
souffrait de la moindre maladie mentale, en quelques phrases, il s'écarte
du témoignage des parents et avance une conviction personnelle
le jeu de rôle est dangereux car il peut rendre fou.
Subtil glissement,
Peut-être animateur demande au psychiatre « Jusqu'où
cela peut-il aller ? Citez-nous un cas typique. » En clair,
il demande de décrire un cas EXTRÉME, mais dans la tête
du public restera « citez-nous un cas typique », autrement
dit un exemple de ce qui arrive le plus couramment. L'exemple choisi
est celui d'un patient « fragile » qui « après
deux ans de jeu [... ] se croyait poursuivi par des chiens à
trois têtes ». Les spectateurs resteront sur deux idées
que cela peut arriver à n'importe qui, et que le patient, s'il
n'avait pas joué, n'aurait pas développé cette
psychose. Que de non-dit qui vont faire leur effet dans l'esprit du
public peu informé !
Enfin, I'animateur
demande au médecin s'il existe des signes qui permettraient
aux parents (certainement inquiétés par ce qui vient
d'être dit) de distinguer si leurs enfants présentent
des comportements alarmants. Or le psychiatre laisse cette question
sans réponse, et s'adresse via le petit écran directement
aux amis de Christophe (ceux qui jouaient avec lui) leur parlant comme
si ceux-ci continuaient à jouer et n'avaient pas réalisé
la mort de leur camarade*, laissant planer l'idée que non seulement
Christophe souffrait d'une psychose, mais qu'un ou plusieurs membres
du groupe partageaient le même délire pathologique.
Il est étonnant
qu'il n'ait pas su qu'un des camarades de Christophe avait téléphoné
aux parents pour leur dire que, pleinement conscients de ce qui était
arrivé, ils avaient arrêté de jouer.
Précisions
d'un psychiatre
Peu
compétent pour juger l'aspect psychiatrique de l'affaire, j'ai
demandé au Dr Bonnes-Magdalena, psychiatre au Centre hospitalier
Sainte-Anne à Paris, un commentaire plus détaillé.
Voici son opinion « Dans le cadre de cette émission,
le jeu de rôle est présenté comme le facteur déclenchant
d'une psychose, ayant elle-même entraîné le geste
mortel. Cette approche sous-entend deux choses :
- Que Christophe souffrait d'une psychose, or rien ne permet d'avancer
cette idée.
- Que des personnes ayant développé une psychose alors
qu'elles jouaient au jeu de rôle auraient échappé
à ce trouble mental si elles n'avaient pas joué, c'est-à-dire
que le jeu pourrait être directement inducteur de la schizophrénie.
Or les choses ne sont pas aussi simples. Chez ces sujets fragiles,
le jeu a autant de chance d'être un facteur déclenchant
que quantité d'autres activités. Ce n'est pas l'activité
(jeux vidéo, mysticisme, expériences de chimie...) elle-même
qui entraîne la maladie mais la façon dont elle est surinvestie
avec l'intérêt morbide qui l'accompagne.
Le jeu de
rôle a même moins de chances d'être un facteur déclenchant
que d'autres activités, puisqu'il s'oppose aux manifestations
des psychoses : en effet, il demande au joueur de participer à
une activité de groupe dans le cadre de règles précises,
alors que le psychotique a d'une part une tendance au repli sur soi,
d'autre part une incapacité à suivre des règles
dans la mesure où il recrée sa propre réalité
sans pouvoir s'y soustraire.
Un de mes
amis psychiatres a ainsi été amené à soigner
un jeune homme venu consulter pour des troubles psychiques, il a considéré
comme un fait positif que celui-ci se soit dans un premier temps tourné,
comme vers une branche salutaire, vers les jeux de rôle, qui
en l'insérant dans une activité à l'opposé
de ses tendances lui ont évité de s'enfermer dans sa
psychose.
Durant l'émission,
le psychiatre considère que c'est pour des joueurs peu valorisés
« un moyen d'exister ». Quelle vision négative
! C'est aussi, en dehors de I'aspect purement détente, un lieu
de dialogue, un terrain où tester des personnalités
ou des comportements sans en subir réellement les conséquences.
Sans parler du soutien psychologique qu'il apporte à des individus
présentant un handicap un adolescent asthmatique ne pouvait
suivre les activités de ses amis et se repliait sur lui-même,
le fait de jouer l'a intégré à un groupe, et
ses aventures fictives lui faisaient des « vacances ».
Aujourd'hui dans la vie active, il affirme que le jeu de rôle
l'a vraiment sorti d'une passe difficile de son adolescence. Alors,
où est la vérité.
Le problème
vient de ce que le jeu de rôle est une activité nouvelle,
en rupture avec ce que connaissait la génération précédente,
ce qui évidemment peut faire peur. C'est là que le message
du père de Christophe est important, il ne dit pas "j'aurais
dû interdire", il dit , “j'aurais dû dialoguer".
»
A quoi
jouait Christophe ?
Il
faut le savoir à aucun jeu du commerce. Au moment du drame,
le groupe de Christophe s'était éloigné des jeux
de rôle existants pour, apparemment, créer deux jeux
:
- Un jeu
de rôle sur table aux règles complexes, nommé
Harm, dans lequel (selon les indices que j'ai pu recueillir) des personnages
habitant le Amiens moderne avaient découvert un univers parallèle
médiéval, correspondant avec le nôtre par des
portes situées dans la cathédrale d'Amiens.
-Un jeu
dans le jeu, Occulte, sorte de version grandeur nature du précédent,
sans zone de jeu définie hormis une focalisation sur la cathédrale.
Si Harm
était joué en campagne, donc sur une longue période,
mais à des moments précis et avec des pauses, il semble
que Occulte pouvait se jouer à n'importe quel moment, sans
début ni fin réels. Un cas de figure différent
des jeux généralement pratiqués en grandeur nature,
limités dans le temps (24 h maximums) ou dans des périodes
et des lieux précis (par exemple de 17 à 22 h dans le
périmètre d'une fac) et sous la conduite d'un groupe
d'organisateurs...
Des conséquences
Il
est difficile de mesurer l'impact des inquiétudes laissées
par cette émission dans l'esprit de milliers de téléspectateurs.
Au rang des interdictions, quelques clubs se sont vus mettre dehors
d'un local précédemment accordé par la mairie,
une ou deux manifestations ont été compromises. Et combien
de joueurs regardés depuis comme des individus suspects par
leur entourage !
A l'inverse,
des parents ont réagi de façon plus constructive, ayant
bien reçu le message du père de Christophe. Plutôt
que d'interdire, ils sont venus avec leurs enfants dans les boutiques,
choisissant eux-mêmes des jeux qui leur semblaient moralement
corrects », et leur demandant de jouer à la maison lorsqu'ils
sont là, plutôt qu'ailleurs. Une attitude qui a le mérite
d'instaurer un dialogue.
Comme le
dit le Dr Bonnes-Magdalena : « Beaucoup de joueurs sont des
jeunes qui ont besoin de s'emballer, et il est impossible de leur
interdire de jouer. Il vaut donc mieux s'intéresser à
cette activité, ce qui le cas échéant permet
aussi de repérer le jeune qui, psychotique ou non, s'enferme
dans cette activité (ou une autre - j'insiste - car en dehors
d'une baisse du niveau scolaire ou de l'activité professionnelle,
I'un des signaux d'alarme est l'abus celui qui ne vit que pour le
jeu, mais aussi celui qui boit des dizaines de cafés par jour,
celui qui démonte et remonte sa moto sans raison, etc.). »
En conclusion
D'un
cas extrêmement particulier (des joueurs jeunes et isolés,
en internat, inventent un jeu de rôle hors des sentiers battus,
puis un jeu de rôle grandeur nature très atypique, et
l'un deux, consciemment ou non, en rapport avec le jeu ou non, se
tue avec une arme), on fait un cas général, et même
on induit l'idée que le jeu de rôle rend fou ou suicidaire.
Dans cette
affaire est éludée toute hypothèse d'accident
un jeune très imaginatif, qui écrit, dessine, joue,
ne peut-il s'être laissé prendre par une arme qu'il pensait
inoffensive. L'enquête le dira peut-être.
Mais c'est
à tous ceux qui connaissent bien le jeu de rôle de remettre
les pendules à l'heure. Que ceux qui ont eu à pâtir
des retombées négatives de l'émission (ou des
articles sur le même thème parus dans la presse) ne se
découragent pas. Qu'ils ouvrent le dialogue, expliquent, fassent
part de leur propre expérience, à partir des éléments
de cet article ou du dépliant Qu'est ce que le jeu de rôle
(voir page 6), sans agressivité, mais avec une volonté
positive. Après tout, si le million de personnes qui jouent
ou qui ont joué depuis une bonne quinzaine d'années
que le jeu de rôle existe en France en profitent pour informer
et édifier leurs voisins, on ne pourra plus dire que «
ces jeux sont mal connus du public ».
Didier Guiserix
rédacteur en chef de Casus Belli
avec le concours du Docteur Frank Stora
* Dans la petite
enfance, le Jeune ne conçoit pas l'idée de la mort,
qu'il ne voit que comme un départ vers ailleurs, ou un moyen
de renaître. Le groupe de Christophe était lui composé
de jeunes de son âge.