| CASUS
BELLI n° 84 - décembre 94 - janvier 95
Interview
La
réponse des parents de Christophe Maltese
Suite
à notre réponse à Témoin n° 1, parue
dans CB 82, les parents du jeune Christophe Maltese, dont le décès
avait suscité l’émission de télé et
de nombreux échos dans la presse, nous ont contacté pour
mettre au point certaines choses. Pour tous ceux d'entre nous qui ont
été confrontés au besoin d'expliquer a leur entourage,
ou à des instances locales, ce qu'était leur passion,
il nous a paru constructif d'avoir le témoignage des parents
de Christophe.
M. Maltese : "Tout d'abord, il faut savoir que nous ne
sommes pas partis en guerre contre les jeux de rôle", même
si c'est l'impression qu'a pu laisser l'émission de TF1. Pressé
par l'horaire, I'animateur ne nous a laissé qu'un temps de parole
très court, de même qu'au psychiatre, M. Abgrall. Quant
aux journaux, ils ont pris dans nos propos ce qui leur semblait sensationnel.
Je ne dis pas que le jeu est tout noir, nos interrogations sur le rôle
du jeu dans le décès de notre fils sont venues petit à
petit. Notre première motivation a été le voile
jeté sur ce décès. On nous a affirmé que
c'était un suicide, que Christophe était dépressif,
et que l'affaire était classée. Mais en même temps,
on nous cachait la majeure partie du résultat de l'enquête.
Aujourd'hui, des mois après, nous ne savons toujours pas si ce
sont bien les empreintes de Christophe qui étaient sur l'arme.
Juste après le drame, imaginez notre réaction face à
ce mur de silence."
Mme Maltese : "De plus, nous connaissions pas mal de gens,
des amis de Christophe, des responsables du Iycée. Et après
le décès, personne ne nous a adressé les moindres
condoléances, plus personne ne connaissait Christophe. Cette
attitude nous a convaincus que les explications qu'on nous avait données
étaient fausses, ou très incomplètes. La loi française
ne nous permettant pas d'avoir accès au dossier (à part
en portant plainte contre X, ce qui revenait à accuser l'un de
ses camarades de Iycée), nous avons préféré
enquêter par nous-mêmes, et tenter de braquer les lumières
de la presse sur cette affaire. C'est au cours de notre enquête
que nous avons découvert la place que prenaient les jeux de rôle
dans la vie de Christophe. Nous savions qu'il jouait, je lui avais moi-même
offert plusieurs jeux de plateau, et s'il ne pratiquait pas le jeu de
rôle à la maison, il nous racontait les écrans de
jeu qu'il dessinait. "
M. Maltese : Christophe était interne dans un Iycée,
mais en section art graphique, une section déjà un peu
à part du reste du Iycée. Il jouait avec un petit groupe
d'amis, et ils avaient créé leurs propres jeux. Ils y
consacraient visiblement presque tout leur temps libre en semaine. Christophe
relatait leurs aventures dans des récits, dessinait leurs personnages,
créait effectivement des écrans de meneur de jeu en rapport
avec son personnage Marvin, un personnage violent et sombre, à
l'opposé de ce qu'était Christophe. ''
Mme Maltese : " Après coup, il me semble maintenant
évident que les dessins de Christophe ont viré au sombre
à partir du moment où il a été interne et
où, nous le savons maintenant, il a dû créer ce
personnage de Marvin, qui lui ressemblait physiquement et qui semblait
cristalliser de vieilles angoisses."
M. Maltese : C'est vrai que ces dessins étaient noirs,
mais cela m'a semblé une démarche logique (je précise
que je suis aussi graphiste) puisqu'il faisait des dessins noir au blanc
sur de la carte à gratter. A côté de cela, il semble
qu’au moins un autre joueur du groupe ait lui aussi projeté
des problèmes psychologiques dans le jeu. Et comme il s'agissait
d'un petit groupe, et qu'ils se sont mis à créer leurs
propres jeux, ils se sont enfermés dans une réalité
à eux, hors de tout contrôle.
Après l'émission de TF1, deux familles nous ont contacté
pour nous faire part d'un drame similaire au nôtre, et c'est un
point commun, les jeunes concernés avaient à peu près
le même âge, et étaient également internes,
c'est-à-dire qu'ils pouvaient s'enfermer dans leur jeu sans que
personne ne les tempère, ni quant au temps qu'ils y consacraient,
ni quant aux éventuelles dérives morbides des scénarios
joués. Il me semble que dans un des cas, ils avaient aussi créé
leur propre jeu.
Alors vous pouvez me dire qu'il y a des centaines de milliers de joueurs,
que ces cas sont rares, qu'il y a certainement plusieurs facteurs qui
ont joué dans ce drame, je pense tout de même qu'il y a
un danger quelque part dans le jeu de rôle, et qu'il ne faut pas
l'ignorer.
Il ne s'agit pas d'interdire. Ça serait stupide et les joueurs
se contenteraient d'aller joué ailleurs, en cachette, avec un
sentiment de persécution. Ce que je cherche, c'est une attitude
constructive, dire aux gens : voilà ce qui m'est arrivé,
profitez de mon expérience pour éviter qu'il vous arrive
la même chose. J'aurais aimé qu'on me dise cela, être
mieux informé, et peut-être éviter le drame, même
si l'on ne peut jamais vraiment savoir ce qui se passe."
Mme Maltese : "Les joueurs vont jouer dans l'imaginaire,
mais à la différence de la lecture, du cinéma,
où l'on se projette passivement, ils vont eux-mêmes faire
agir le personnage. Bien sûr, on va se dire ce que je fais c'est
irréel, mon personnage c'est du vent". Mais si on utilise
ce prétexte pour "mouvoir" des personnages hyper violents
ou morbides, sur de longues périodes, il y a tout de même
- à mon avis - un risque de glissement, un risque de s'habituer
à mettre en scène ce type d'acte et qu'ils deviennent
trop familiers, soit que le joueur ait plus facilement des réactions
violentes, soit qu'il ne réagisse plus lorsqu'il en voit dans
la réalité.
C'est vrai que le joueur clair dans sa tête va toujours faire
la distanciation, ou même éviter ce type de comportement,
mais le problème c'est que dans un groupe, une forte personnalité
peut entraîner les plus influençables dans un style de
jeu. Tous les joueurs doivent êtres conscients qu'il peut arriver
dans leur groupe quelqu'un qui aurait besoin d'un divan, ou qui simplement
projette ses problèmes sur le jeu. Et ne pas se laisser faire."
Mme Maltese : "Le message que nous essayons de faire passer
aux parents de jeunes joueurs, c'est de s'intéresser, donc déjà
faire la différence entre les jeux de plateau, les jeux de rôle
et les jeux "grandeur nature". Sans entrer dans le jeu, faire
passer le message que l'on ne peut pas faire n'importe quoi. Être
discrètement présent, se faire raconter les histoires
jouées pour faire remarquer lorsqu'on trouve qu'un joueur (et
surtout le meneur de jeu) sort de l'amusement, ou même du simple
défoulement, pour donner dans le morbide gratuit. Je crois aussi
qu'il faut éviter que le groupe de joueurs soit trop restreint.
Dans un groupe plus grand, des joueurs qui jouent trop violent seront
rappelés à la mesure par les réflexions des autres.
Je crois, comme mon mari, qu'il faut toujours un encadrement, une présence,
une référence. Ça peut être d'autres joueurs
plus âgés, un adulte, un responsable de club... Et il faut
aussi responsabiliser les joueurs eux-mêmes parmi les gens qui
jouent, il y en a qui ont des problèmes, des moments de déprime.
Même si cela n'est pas fréquent, il est important d'être
attentifs, de ne pas les ignorer, ni en agissant comme si de rien n'était,
ni en les laissant influer de manière négative sur le
jeu... »
Propos
recueillis par Didier Guiserix
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