| Paris
Match n° 2400 du 18 mai 1995
Leurs
règIes complexes transforment les élèves en personnages
fantastiques et parfois... meurtriers.
PAS
DROLES CES JEUX DE ROLE
L'ENQUETE
D'UN PERE SUR
LA MORT MYSTERIEUSE DE SON FILS
"
Elimine tous les curieux", écrit Christophe dans ses carnets
PAR
CATHERINE TABOUIS
Lundi
14 février 1994,12h30, Christophe Maltese, 17 ans, est retrouvé
mort d'une décharge de pistolet à grenaille dans sa chambre
d'interne au lycée Louis Thuillier à Amiens. Les inspecteurs,
arrivés sur place, concluent immédiatement au suicide.
Affaire classée. « Pourtant, nous confie Vincent Maltese,
son père, la veille, sur le chemin de la gare, Christophe nous
parlait du travail qu'il venait de trouver pour l'été.
Il se réjouissait de pouvoir passer son permis de conduire. »
Quelques mois plus tard, Vincent Maltese met la main sur de nombreux
dessins, croquis et écrits réalisés par son fils.
La préface d'un de ses petits carnets « Sois impitoyable
avec tes ennemis et élimine tous les curieux » est signée
« Ops le sorcier ». Quelques lignes plus bas : « Je
suis Marvin Seidman et je suis un tueur. Je sais tout à propos
de Céline. Les siens ont pris contact avec moi. Elle n'est pas
folle. Ses ennemis sont les miens maintenant, ainsi qu'à Marvin,
s'il est toujours en vie. Je dis ça parce que, plusieurs fois,
ils ont essayé de m'avoir. En six mois, j'ai tué cinq
hommes, des soldats de Darien, le souverain d'Ancar. Là où
j'ai vraiment eu peur pour moi, c'était il y a quelques mois.
Un scribe a voulu me faire vomir mes tripes. Quand je suis rentré
à l'internat, je crachais du sang. Un camarade m'a vu, j'hésitais
à l'éliminer. Ops m'a dit que ce n'était pas la
peine. Deux jours plus tard, Aldahar me manque. J'en fais un jeu de
rôle. Quatre de mes Ilénea sont morts ce soir. Ça
fait froid dans le dos, quand tu sais que tu es toi-même un Ilénea
et qu'il peut t'arriver la même chose. »
Autant de documents sur lesquels M. Maltese s'appuie pour forger sa
conviction. Pour lui, Christophe a été victime du personnage
qu'il incarnait dans un jeu de rôle dont les acteurs, comme lui,
étaient des élèves de sa classe de première
F12 (art graphique). Marvin Seidman, le personnage imaginaire de Christophe,
occupait une grande place dans sa vie et dans celle de ses amis. Lassés
des scénarios vendus dans le commerce, ils avaient élaboré
le leur, baptisé « Occulte ».
Une histoire compliquée située dans un milieu fantastico-médiéval,
avec pour théâtre la cité scolaire et certains quartiers
d'Amiens, dont la cathédrale est leur point de ralliement.
Aujourd'hui, Vincent Maltese refuse l'hypothèse d'un geste désespéré.
« Pour nous, dit-il, il ne s'agit pas de définir un coupable,
mais de prévenir le danger réel de ce jeu. Nous avons
connu un drame absolu, celui, pour des parents, de perdre un enfant.
Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour connaître la
vérité, afin que d'autres adolescents ne soient pas, à
leur tour, les victimes d'un "drôle de jeu". Marvin
pouvait réchapper de la mort au moins une fois. Mais, à
la différence de son double Christophe n'avait qu'une vie.
"
ça te plairait, dit Sébastien à son copain Ludo,
si je tuais le prof ?"
PAR
MICHEL PEYRARD
Ce
mardi-là, Roger Masellier, le professeur de physique-chimie du
lycée Arthur-Rimbaud d'Istres, commit une erreur qui faillit
bien lui être fatale : à 8 h 55 précises, tandis
que retentissait la sonnerie, il saisit une éponge et entreprit
de nettoyer le tableau. Ce faisant, il tourna le dos un bref instant
à son pire ennemi : le valeureux roi Aragorn...
A 57 ans, Roger Masellier sait que ces reprises de cours, après
les vacances scolaires de Pâques, sont les plus redoutables. Cette
seconde 9 n'est pas, à proprement parler, une classe difficile,
mais les trente-trois élèves sont ce matin, passablement
agités. Fidèle à sa méthode, Roger Masellier
décide de procéder d'emblée à un électrochoc.
« Quels sont ceux qui ont oublié leur livre de physique
? ». Une poignée d'imprudents lèvent la main et
sont aussitôt envoyés à l'étude.
« Moi aussi, Monsieur ?» Au premier rang, un jeune garçon
frêle le fixe de ses yeux sombres. « Non, pas toi je sais
que tu es dispensé. » Au début de l'année,
les parents de Sébastien ont prévenu le professeur de
physique que des problèmes persistants au dos interdisaient à
l'adolescent le port d'un cartable trop lourd. Pour l'enseignant, cet
élève est un mystère. Manifestement doué,
il se désintéresse totalement des matières scientifiques.
Le professeur de physique, dont l'autorité et l'expérience
fondent la réputation du lycée, s'est même permis
quelques remarques sur le carnet scolaire de Sébastien. «
Manque d'attention » et « Travaille son histoire pendant
les cours ». Rien de bien grave, mais ces annotations en marge
d'un carnet irréprochable ont manifestement troublé l'adolescent.
Dans la coquette maison avec piscine de Fos-sur-Mer où demeure
sa famille, elles lui ont même valu une cinglante mise au point.
Le père, chef de rayon à l'hypermarché voisin,
et la mère, secrétaire, ont fini par s'inquiéter
de l'exclusive passion de Sébastien qui obnubile ses nuits et
dévore ses journées. Cela a commencé en septembre
quand le jeune garçon s'est inscrit au club de jeu de rôle
du lycée. Entre midi et 2 heures, ils sont une poignée
d'élèves à s'adonner à cette activité
apparue en France dans les années 80. Selon des règles
établies souvent complexes, ils se glissent dans la peau de personnages
fantastiques et, à l'aide de dés, simulent voyages et
parcours initiatiques, rencontres et combats. Pour la plupart des participants,
tout cela reste un jeu. Mais pour Sébastien, c'est rapidement
devenu une prison sans barreaux dont il a, chaque jour davantage, du
mal à s'échapper pour rejoindre la réalité.
Avec Ludovic et Emmanuel, deux élèves de sa classe, il
développe depuis plusieurs semaines un scénario acheté
dans une librairie spécialisée de Marseille, tiré
du livre de Tolkien, « Le Seigneur des anneaux ». L'histoire
? Dans les terres du Milieu, peuplées d'elfes, d'immortels, de
robustes nains, de simples hobbies et d'effroyables créatures,
les peuples libres marchent vers le Seigneur des Ténèbres,
détenteur de l'anneau magique... De ce roman « vivant »
dans lequel l'interaction des personnages crée une histoire en
perpétuelle évolution, Sébastien est même
devenu l'auteur à part entière, récrivant le scénario,
esquissant chaque jour de nouvelles situations et créatures.
Il y a un mois, à la veille de se séparer pour les vacances
d'avril, les trois garçons se trouvaient à Ninas Tirith,
la grande ville dont Aragorn est le nouveau roi. Pour contrer une brutale
épidémie de peste, on était convenu de gagner séparément
des contrées reculées afin d'en ramener un remède.
Là-dessus, les vacances étaient arrivées et Sébastien
était parti quelques jours avec sa famille, dans le Lot. Aussi,
Ludovic n'a-t-il pas été vraiment surpris lorsque, saluant
Sébastien ce matin-là. peu avant le premier cours, son
camarade lui a répondu un peu sèchement : «Je ne
suis pas Sébastien mais Aragorn.» Pour Ludo, c'est la promesse
de la poursuite du jeu, à l'heure du déjeuner. Il a eu
plus de mal, en revanche, à décrypter la dernière
phrase de Sébastien à l'instant même où ils
pénétraient dans la salle de classe : « Ça
te plairait si je tue le prof ? » Tuer M. Masellier ? C'est donc
que Sébastien a inventé un nouveau personnage. Ludo hésite
: s'agit-il du Seigneur des Ténèbres ? Ou bien d'un orque
?
Il est environ 8 h 20, quand Roger Masellier, après quelques
minutes de cours magistral, décide de procéder à
une expérience : étudier la diffraction d'un rayon lumineux
sur une surface liquide disposée dans un aquarium. Pour cela,
il réclame l'obscurité. « Que ceux qui ne voient
pas bien se lèvent et s'approchent. » En faisant signe
au premier rang d'élèves, parmi lequel figure Sébastien,
de le rejoindre, le professeur de physique ignore encore qu'il offre
au roi Aragorn une occasion rêvée d'accomplir sa mission
purificatrice. Car la grande force d'Aragorn, c'est d'apparaître
au premier regard comme un Simple Humain Errant. En réalité,
c'est un Dunedain, descendant des Edain, qui s'installèrent dans
le royaume insulaire de Numénor au cours du second âge.
Il
brandit le couteau : "Je suis Aragorn"
Lors de la création du personnage, Sébastien a écrit
sur la feuille de jeu qu'Aragorn mesure 1,95 mètre, pèse
100 kilos, qu'il a les cheveux noirs et les yeux gris. Sur la fiche
des compétences, il lui a conféré 1 point dans
la catégorie « armes à projectiles », 2 en
« développement corporel » et surtout 3 points en
« armes
tranchantes à une main ». Le jet de dés de Sébastien,
qui sert à caractériser un personnage, a, en outre, été
favorable au roi Aragorn il a obtenu 91 en force, 69 en agilité,
44 en intelligence, 28 en présence et surtout 85 en intuition,
ce qui lui permet de lancer des sorts.
Surtout Aragorn est capable de s'orienter mentalement dans l'obscurité.
C'est une force dans le combat qu'il mène contre son pire ennemi,
l'orque.
Comme M. Masellier, les orques sont intelligents et rusés. Il
n'y a pas créature plus hideuse qu'eux pourtant. On les reconnaît
à leur petite taille, à leur peau épaisse, leurs
jambes courtes et leurs dents en forme de crocs. Prédisposés
aux Ténèbres par leur influence mentale et culturelle,
ils détestent par-dessus tout la lumière naturelle du
soleil. Ils lui préfèrent l'obscurité dans laquelle
ils peuvent distinguer jusqu'à 3 mètres...
« Zut ! Je l'ai loupé ! » Adeline, la voisine de
Sébastien, ne comprend pas ce que le jeune garçon a bien
pu « louper ». Elle ne peut savoir qu'à l'instant
même où Aragorn s'approchait de l'orque, son couteau dissimulé
sous son survêtement, un autre élève l`a bousculé.
La lumière est revenue, mais Aragorn n'a pas dit son dernier
mot. « On passe à la chimie, décrète M. Masellier,
on finit le cours sur les atomes. » Il reste dix minutes à
Aragorn pour se débarrasser de la créature. Le jet de
dés a indiqué le chiffre 97. S'il choisit l'arme électrique,
la table des « coups critiques physiques » indique qu'Aragorn
enverra une décharge dans la tête de sa victime. «
Si celle-ci porte un casque en cuir, explique la table, celui-ci est
détruit et un coma de deux semaines s'ensuit. En absence de casque,
c'est la mort immédiate le cerveau est frit. » Mais Sébastien
ne veut pas qu'Aragorn coure le moindre risque. Il préfère
l'attaque par arme de poing. Pour ce coup de dés, la table indique
que la victime souffrira « d'une fracture de la cage thoracique
avec perforation des poumons chute et décès dans les six
rounds ».
Il est 8 h 55 lorsqu'une occasion se présente à nouveau.
L'orque a le dos tourné. En deux enjambées, Aragorn est
près de lui. Il brandit le couteau de boucher subtilisé
le matin même dans la cuisine familiale et prononce la phrase
rituelle :
« Je suis le roi Aragorn, je viens d'un autre monde. » L'orque
est-il protégé par un sort ? En tout cas, la lame de 20
centimètres heurte une côte et s'arrête à
quelques millimètres de l'aorte de Roger Masellier. Un instant
interdits, les élèves de la seconde 9 se précipitent.
Fabien se place entre le professeur et Sébastien. «Donne-moi
ton couteau», ordonne-t-il au jeune garçon hébété.
« Personne ne peut m'arrêter, répète une dernière
fois Aragorn avant de tendre son arme. Je suis un dieu ! » Mais,
au fond, il sent bien qu'il a perdu son combat. Il a commis une maladresse.
Et le verdict de la table des « maladresses » publié
en page 76 du
« Jeu de rôle des terres du Milieu » est sans appel
: « Mauvaise fin de coup, vous perdez votre opportunité
et vous vous infligez deux points de pénalité. »
AUTRE
VICTIME SUPPOSEE DES JEUX DE ROLE
Julien
Delhomme s'est pendu à 18 ans, le 16 septembre 1993 devant sa
petite amie dans la cour du Iycée d'Orthez. La veille, avec ses
compagnons de jeu, il avait tiré les dés. Il avait réussi
un triple six. Le chiffre de Satan. Il devait donc se tuer. Heureusement,
parmi les 200.000 à 300.000 jeunes Français qui s'adonnent
à ces jeux, rarissimes sont les cas de ce genre, où un
joueur passe de l'autre côté du miroir.
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